Levez les Yeux

de Roland Duclos

Rosa habite ses rêves. Ils occupent quelques mètres carrés seulement d′une île-atelier qui s’éclaire sur la transparence d′un jour infini jamais tout à fait le même. Sur son Île elle a effacé les murs. Le ciel s’y reflète partout, s′y invite en familier. Il s′invente aussi dans toute une gamme de bleus changeants, de l′intense indigo aux vertiges céruléens. Ciel d′eau, mer végétale.

Le minéral hésite entre les fluidités céladon et des incandescences éméraldines. Levez les yeux, il vous raconte des histoires de nuages, de pluies d′été, d′oiseaux lointains et fugaces, de soleils étonnés, de fruits plus mûrs que la terre qui les nourrit, plus légers que l’air qui les porte, plus chatoyants que la plénitude qui les épanouit de toutes les couleurs de la vie. Un ciel amoureux d’une nature qui le lui rend bien, un ciel caressant les exubérances organiques qui fleurissent son front altier.
Un ciel en perpétuel mouvement, une horloge du temps qui compte les bonheurs toujours recommencés et jamais semblables d′une belle saison éprise de son inépuisable renouveau.

L′île Rosa flotte entre deux, trois ou quatre mondes. Et même beaucoup plus. Car ses territoires restent infinis, singuliers et multiples, prolixes, mouvants et fidèles, pluriels parce qu′installés dans la permanence d′un doute fondateur et fécond.
Oasis innombrables habitées de toute une galaxie de mondes flottants et diserts, aux destins croisés, aux desseins exquisément arcadiens.
En eux la rencontre et la complicité sont immédiates, unes, entières, nôtres.
Jardins d′Eden qui ne sont autres que ceux que l′artiste nous ouvre dans la luxuriance de ses espaces pleins offerts et secrets.
Parce que son imaginaire le veut bien, parce que la nature amante ne compte pas.
Elle cultive avec une liberté visionnaire tous ces jardins secrets pour que nous nous y reconnaissions, afin qu′ils nous réconcilient avec l′insatiable absence qui habite notre humaine condition.

L′île Rosa est ancrée dans l′imaginaire de tropismes incessants, au gré de voyages immobiles. L′odeur enivrante de la peinture y respire des jungles aux étés légers, des tropiques amoureux d′entêtantes efflorescences, des apparitions minérales éthérées, une végétation profuse, des insistances chromatiques diffuses.

L′île Rosa est une pièce sans fenêtre, tout en éther miraculeux. Son monde est un minuscule espace savamment encombré de toiles en vigilance comme autant de guetteurs, de portes silencieuses. Elles attendent qu′on les retourne face à la transparence des murs, qu′on les ouvre sur ces horizons qui nous dépassent et nous entraînent au-delà de nous-mêmes au cœur de la représentation.
La peinture de Rosa est ainsi, colorée comme un éclat de printemps qui s’oublie au bonheur de l′instant, des climats.
Le peintre en surprend les infimes déflagrations chromatiques, en suspend les plaisirs sur un regard épris. Rosa nous illumine aussi de l’intime violence du désir qui les traverse.
Elle écrit la symphonie colorée d′un continent musicien.
Elle peint un vivant décor, mouvant, fluide, qui semble donner chair à l′âme à Youkali, cette ballade heureuse et mélancolique de Kurt Weill. La peinture de Rosa devient alors de pays de nos désirs, des amours partagés… c′est une folie ». Comment ne pas voir que l’île Rosa en possède le goût du mystère : elle en respire les parfums d′espérance.

Rosa, artiste des vibrations intérieures en inspire la lumineuse mélodie, en dessine les perspectives toujours changeantes.
Dans un apparent désordre conduit par une inspiration libérée des règles et contraintes, l′artiste organise l′espace avec un sens inné des proportions, une exigence dans les équilibres chromatiques dont la nature seule est capable. Elle appartient à la classe très confidentielle de ces trop rares créateurs qui au-delà du sujet représenté, parlent précisément de l′esprit de la représentation et lui prêtent vie et couleurs, formes et lumière.
Et ce, tout en donnant le sentiment que seul importent la volupté du geste, la sereine virtuosité accomplie dans l′instant.

Le langage de ce peintre des jaillissements éblouis s′impose comme une évidence à la fois incontestable et complexe. Comme si la couleur surgissait de derrière la toile, spontanément, sans préméditation, par capillarité.
Comme si elle advenait d’un au-delà qui nous échappe et pourtant si proche, pour rejoindre une réalité qui devra nous appartenir si nous savons la posséder. Mais est-il possible de lui échapper ?
Roland Duclos

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